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D’un océan à l’autre


Alors que je déambule à travers les petites rues étroites et bondées du vieux Prague, me revient à l’esprit ce merveilleux roman « L’ignorance », de l’écrivain d’origine tchèque, Milan Kundera. Il nous conte l’histoire croisée d’un homme et d’une femme ayant quitté leur pays, la République tchèque, pour s’installer à l’étranger dans l’espoir d’une vie meilleure. Une vingtaine d’années après, ils regagnent leur pays natal et partagent leurs états d’âme sur leur parcours, leur vécu, et leur émigration. Une histoire traitant des sentiments complexes que peuvent ressentir tous émigrés. Milan Kundera s’est lui-même expatrié en France en 1975.

pont charle Prague

Sur le pont Charles, je regarde le flux de touristes aller et venir comme une multitude de petites fourmis d’horizons divers. Tous ces gens qui se croisent sont autant d’histoires de vie et de parcours différents. Je médite sur mon prochain retour au Québec et cette sensation de scission que j’éprouve entre mes deux pays de cœur. Ressurgit alors, tel un spectre, cette question récurrente : Où est ma place ?

Nombre de personnes ont, dans l’optique d’une vie meilleure, d’opportunités, ou tout simplement pour survivre, tenté l’aventure de l’émigration.

C’est étrange comme certains lieux, ou certaines situations vous amènent à vous repencher sur votre parcours, sur vos questionnements.

fleuve

Quitter les latitudes vous ayant vu naître, même par choix, n’est jamais chose aisée. Hormis le côté logistique, cela implique de laisser derrière soi famille et amis, des repères, des codes et styles de vie que l’on connait et maîtrise.

Le fait de laisser derrière soi toutes ces choses que nous aimions, ces personnes… génère malgré tout une sensation de déracinement. On se « rempote » ailleurs, mais on porte en nous une sorte de mélancolie des lieux passés.

La vue de certaines scènes du  quotidien, des odeurs, des dates … déclenchent  parfois une certaine nostalgie lorsqu’on a quitté son pays natal car elles ravivent d’anciens souvenirs.

Afin de ne pas nuire à l’intégration, le plus souvent, il faut taire ce ressenti, ne pas l’évoquer. Il est parfois mal reçu de dire que certaines choses vous manquent, encore plus lorsque l’émigration est un choix. S’impose alors une sorte de mutisme, accord tacite avec soi-même, afin d’éviter certains commentaires du type « c’était ton choix, si tu n’es pas content, tu n’as qu’à rentrer dans ton pays ».

Par exemple, bien souvent on me pose cette question, « te sens-tu plus Française ou Québécoise ? ». J’ai appris à adapter ma réponse selon mon interlocuteur afin d’éviter des réflexions péjoratives qui peuvent parfois être blessantes.

Depuis que je suis au Québec, mes souvenirs de ma vie d’antan deviennent, au fil des années, de plus en plus flous. Les lieux, les visages, les codes s’effacent de ma mémoire, alors que je la remplis, au fil du temps, avec mes expériences et mes apprentissages d’ici. J’ai appris et j’apprends toujours à découvrir des gens, des lieux, une histoire, une culture.

J’assimile de nouveaux codes, une langue, des odeurs, des goûts qui deviennent, au fil du temps, miens, qui font partie de moi. Je mue, me transforme.

Lorsque je retourne en France et dans ma région, il m’arrive par exemple régulièrement de ne plus me sentir en phase ou faisant partie du groupe, chose qui me fait toujours bien rire par ailleurs lorsque je regarde cela d’un œil critique. Drôle de sentiment.

Tout émigré, qui accepte de faire de son nouveau pays le sien, passe par cette imprégnation de nouvelles données afin qu’elles deviennent celles d’un quotidien, d’une vie correspondant aux codes et à la culture du pays qui l’accueille.

fin

« Si tu es à Rome, vis comme les Romains, si tu es ailleurs, vis comme on y vit », dit la citation latine, ce qui de mon point de vue parait tout à fait logique. S’unir autour de valeurs communes crée un sentiment d’appartenance à une communauté.

Parfois, on a malgré tout besoin de renouer avec nos racines. Car s’en couper, c’est comme déraciner un arbre, il dépérit. Elles font aussi partie de qui on est, elles nous définissent.

C’est pour cela, je crois, que l’on aime se retrouver entre personnes partageant la même culture, la même histoire.

Comme le montre si bien Milan Kundera dans son roman, évoquer certains souvenirs, c’est redonner vie à notre histoire. C’est ce qui explique qu’entre émigrés d’un même pays, il est plaisant de se réunir, de se replonger avec nostalgie dans l’évocation de son pays natal, de sa culture, des gens… afin que ceux-ci restent vivants.

distanceLa distance à tendance à embellir les souvenirs, même les plus anodins. Ils s’auréolent d’un halo merveilleux. Tout devient plus beau, plus fort que ce qu’il ne l’était sans doute en réalité. C’est lorsque l’on retrouve ce pays laissé que, bien souvent, on est surpris.

Ceci est ce que j’appellerai l’autre côté de la médaille. Tout à coup, ces espaces que l’on voyait immenses, ces personnes que l’on avait connues et aimées, ces goûts restés en mémoire, rien ne ressemble à ces souvenirs que nous avons tant chéris. Les gens changent, les espaces semblent plus petits, les parfums et les goûts difficiles à retrouver… On se sent déboussolé, on tente de retrouver sa place, mais en vain. Nous-mêmes avons changé, imprégné d’une autre culture au sein de laquelle nous avons évolué et adopté us et coutumes. Le retour aux sources nécessite alors un temps d’adaptation, le temps d’accorder nos violons entre souvenirs et réalité.

Puis vous retournez dans votre pays d’adoption. Et malgré tout, même accepté, l’individu reste toujours vu comme différent.

Parlez entre émigrés et bien souvent ressort cette sensation d’avoir « le cul entre deux chaises », intégrés au ¾ dans le pays d’adoption et considérés comme ne faisant plus partie réellement de la communauté dans son pays d’origine. Voilà pourquoi ce ressenti est fort complexe.

Personnellement, c’est quelque chose que j’évoque uniquement lorsque je suis face à des personnes ayant vécu cette situation. À demi-mot, on se comprend.

vieux pragueEt voilà, je suis actuellement de l’autre côté de l’océan, marchant dans les rues pavées de Prague, la capitale de la République tchèque. Je traverse la place de la vieille ville en direction de l’horloge astronomique qui date du XVe siècle. Une foule de badauds s’amoncèle au pied de la tour. Soudain, à l’heure fixe, l’horloge carillonne, ses petits automates s’agitant devant les yeux émerveillés des touristes et des flashs qui crépitent.

Prague - Horloge astronomique

Le temps passe, bientôt je serai de retour. De nouveau les adieux se profilent à l’horizon. Et mon cœur doucement murmure à mon âme qu’il n’y a pas de choix à faire, juste à vivre cette opportunité extraordinaire de faire partie de deux mondes merveilleux.

À lire : « L’ignorance » de Milan Kundera

À découvrir, Prague, la République tchèque et ses nombreux artistes et scientifiques : Alphonse Mucha (peintre), Mendel (fondateur de la génétique), Kafka (écrivain)…

À écouter : la Vltava du compositeur Bedřich Smetana (souvent appelée la Moldau en allemand).

À propos de moi

Parce que la vie est un voyage, une aventure ; que l’on ne sait jamais vraiment de quoi demain sera fait ; et surtout parce qu’elle n’est pas une question de « pourquoi », mais de « pourquoi pas », c’est en 2009 que Daphné quitte la France pour s’installer au Québec après y avoir passé un an en tant qu’étudiante à l’Université de Montréal en 2001. Curieuse, autodidacte, gourmande et surtout discrète, elle aime utiliser ses sens et savourer le temps qui lui est imparti en s’offrant la chance de pouvoir réaliser le maximum de ses rêves. Amoureuse de la bonne cuisine, des vieilles pierres, du bon vin et des livres, elle espère faire naître le goût des choses bonnes et simples qui nous entourent et qui bien souvent deviennent si familières que l’on ne prend plus la peine de les apprécier : la caresse du soleil sur votre peau, un morceau de chocolat fondant délicatement sous votre langue, la lecture d’un bon livre… Massothérapeute sur ses temps libres, son mantra : « On est tous l’artisan de son bien-être ». Elle évolue d’une passion à l’autre, en espérant rendre les gens heureux, désireux et curieux de pousser d’autres portes afin de découvrir ce qui se cache derrière.

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